Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique — Entretien avec le théologien Arnaud Dumouch

Les voyants

Daria Klanac, Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique, avec la collaboration du théologien Arnaud Dumouch, Informativni centar Mir, Medjugorje, en coédition avec les Éditions Sakramento, Paris, 2012, 2e éd. (1re éd. 2008, ISBN 978-2-915380-19-4 & 978-9958-36017-6), entretien avec le théologien Arnaud Dumouch, pages 122 à 131.
 

 

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Les voyants

Daria Klanac : Ce qui est aussi inhabituel dans le cadre de ces apparitions, c’est que les voyants sont tous mariés. Des voyants mariés menant une vie de famille « trop normale » selon l’évêque. Qu’en pensez-vous ?

Arnaud Dumouch : Ce qui spécifie la vie chrétienne, c’est (à titre de fondement) son humilité et (à titre de cœur) sa recherche de l’Amour de [p. 123]Dieu et du prochain. Ces deux qualités ne sont pas liées à la seule vie religieuse. Le mariage, et la famille, en constituent le chemin le plus habituel. Maintenant, même en imaginant que les voyants connaissent un jour des aléas dans leur vie (divorces, tiédeurs, etc.), ce ne serait pas un critère pour éliminer automatiquement l’authenticité des apparitions. Jésus est apparu à des gens « normaux ». Il a parlé à une femme ayant eu cinq maris.[16] Rien n’empêche donc la Vierge d’apparaître à qui elle veut (saintes héroïques comme Bernadette Soubirous ou Catherine Labouré, ou personne menant une vie simple et quotidienne).

Les critères canoniques de reconnaissance d’une apparition sont l’ajout de trois choses:

1. Conformité à la foi: il ne saurait y avoir une apparition authentique disant des hérésies.

2. Fruits spirituels: repentir, joie, paix, humilité, retour à la pratique religieuse. L’héroïcité de la sainteté n’est pas exigée. Juste un mieux.

3. Des miracles confirmant le tout. Ce critère est important et décisif.

D. Klanac : Les voyants en tant que laïcs sont-ils soumis aux mêmes règles d’obéissance que les consacrés ? Qu’est-ce que le droit canonique nous enseigne sur la liberté de la diffusion et de la publication du contenu des révélations privées non reconnues ?

A. Dumouch : Les prêtres franciscains, s’ils avaient reçu l’ordre de leur supérieur de quitter la paroisse et de ne plus s’occuper de l’apparition, auraient dû, je pense, obéir, en ce sens que leur vœu d’obéissance – conseil évangélique auquel ils adhérèrent lors de leur profession religieuse – en eût été affecté.

[p. 124]Mais les laïcs ne sont pas sous ce vœu d’obéissance. Personne ne peut être interdit de publication. Le pouvoir de l’évêque consiste à refuser sa caution officielle (Nihil Obstat et Imprimatur). C’est ici le cas. Donc, en publiant les messages, à titre personnel, les laïcs de Medjugorje n’enfreignent aucune règle canonique. Ils l’auraient fait s’ils avaient dit: « Nous avons le Nihil Obstat et Imprimatur de notre évêque » !

Le Droit canonique contient cependant des dispositions pouvant autoriser ou interdire à des laïcs d’enseigner officiellement en université catholique ou en chaire[17]:

« 1.Les laïcs, pour pouvoir vivre selon la doctrine chrétienne, l’annoncer eux-mêmes et la défendre s’il le faut, et pour pouvoir prendre leur part dans l’exercice de l’apostolat, ont le droit et le devoir d’acquérir la connaissance de cette doctrine, connaissance appropriée aux aptitudes et à la condition de chacun.

2.Ils jouissent aussi du droit d’acquérir une connaissance plus profonde des sciences sacrées enseignées dans les universités ou facultés ecclésiastiques et dans les instituts de sciences religieuses, en fréquentant les cours et en acquérant les grades académiques.

3.De même, en observant les dispositions concernant l’idonéité[18] requise, ils ont la capacité de recevoir de l’autorité ecclésiastique le mandat d’enseigner les sciences sacrées. »

Je crois qu’aucun des laïcs ne tombe sous ces dispositions. Leur parole est privée. Leur parole est donc libre, mais n’engage qu’eux-mêmes, pas l’Église.

D. Klanac : Au début des apparitions, les voyants ont beaucoup souffert, leur seul avantage était la joie de voir la Vierge. Depuis qu’ils ont fondé chacun à leur tour une famille, plusieurs ont opté pour l’accueil des pèlerins. Afin de subvenir aux besoins de leurs familles, ils ont construit des pensions plus ou moins luxueuses.

[p. 125]A. Dumouch : Comparons: Bernadette de Lourdes ne pouvait toucher un seul sou en rapport avec la vénération qui l’entourait. Si on lui offrait de l’argent, elle disait: « Il me brûle » et le laissait tomber par terre. Mais ses frères et sœurs créèrent tous quelque activité (hôtel, souvenirs) en rapport avec l’apparition. Bernadette fut au début attristée puis, parlant avec sa sœur, elle comprit et fut beaucoup moins intransigeante. Elle comprit la nécessité pour les familles d’avoir une activité professionnelle (ce qui n’était pas son cas dans sa vie religieuse).

Donc si les voyants font les choses avec honnêteté, sans enrichissement malhonnête ou exagéré, ils ne pèchent pas. Ils sont laïcs et vivent comme il se doit.

D. Klanac : Les voyants, du fait de vivre indirectement des apparitions, rendent-ils un contre-témoignage ?

A. Dumouch : Un contre témoignage ? Non. Ou alors uniquement pour les personnes qui pensent que l’Église, en faisant la quête à la messe, fait aussi un contre-témoignage. Si les voyants font leur travail honnêtement et s’ils ne tombent pas dans le piège de l’argent, ce ne sera pas un problème pour le futur, mais au contraire un modèle d’honnêteté domestique dans le cadre du mariage. Par contre, s’ils tombent dans la tentation de l’argent, ils porteront un grave contre-témoignage. Ils doivent donc veiller à ne pas vivre ni trop pauvrement (ils sont mariés), ni trop richement (ils sont témoins), mais de manière mesurée et simple. En tout état de cause, comme pour le roi Salomon qui, sage dans sa jeunesse, devint pervers dans sa vieillesse, leur droiture ou leur chute future n’a pas d’impact sur le discernement de l’apparition. En effet, même à l’heure de la mort où le Christ paraît dans sa Gloire, certains tombent et d’autres le suivent. Ce n’est pas le Christ qui est en jeu, mais la liberté de l’homme.

[p. 126]D. Klanac : Un des bons fruits de Medjugorje ce sont les vocations. Dans le groupe des voyants, il n’y en a pas eu. Certains fidèles sont choqués de voir tous les voyants de Medjugorje opter pour le mariage.

A. Dumouch : Ils ont tort. Le mariage est une sainte vocation, et cette vocation, sa sainteté particulière, doit être mise en valeur. Jamais la Vierge ne pourrait imposer une consécration religieuse. Au contraire, c’est un signe d’authenticité que la Vierge respecte et suive le choix libre de chaque voyant.

Encore une chose: les imperfections personnelles de chaque voyant, qui restent des hommes et femmes simples et pécheurs, n’ont pas directement d’impact sur le discernement de l’apparition.

D. Klanac : Qu’y a-t-il d’indigne dans ce choix, pour les voyants, de fonder une famille ?

A. Dumouch : Absolument rien. C’est, sans doute, peut-être même dans la ligne pastorale de Jean-Paul II qui voulait trouver des familles saintes et canonisa de nombreuses personnes mariées.

D. Klanac : La Vierge parle toujours dans la langue des enfants. Dans l’entretien du père Jozo Zovko avec les voyants, le 30 juin 1981[19], le jeune Jakov explique sa conversation avec la Vierge comme quelque chose qu’il vit aussi en son for intérieur. Je trouve cela très intéressant et significatif. Quel est votre point de vue ?

A. Dumouch : Pour saint Thomas d’Aquin (IIa-IIae, Traité de la prophétie), il existe trois degrés de profondeur des apparitions:

1. Certaines s’adressent aux seuls sens du voyant (qui n’y comprend rien). C’est le degré le moins profond. Ainsi, à Pontmain, où les enfants voient l’image et les gestes de la Dame. Mais ce sont les prêtres qui comprendront le sens théologique caché.

[p. 127]2. D’autres vont jusqu’à son imagination, comme dans la vision de saint Jean à Patmos. Jean ne comprend pas tout, tant ce qu’il voit en songe va dans tous les sens. C’est le degré intermédiaire.

3. Enfin, une troisième espèce va jusqu’à l’intelligence et le cœur du voyant. C’est le degré le plus profond.

Il se peut qu’on ait ici l’explication de la durée des apparitions de Medjugorje: les voyants entrant dans une vie de plus en plus intérieure. Ce serait alors une pédagogie céleste en train de faire de la vie de ces voyants, un peu comme pour Jeanne d’Arc, une parabole de la vie spirituelle en croissance.

D. Klanac : Je viens de lire dans la revue de Medjugorje, Le Messager de la Paix (septembre 2007), une entrevue avec la voyante Marija, celle qui nous transmet le message du mois. Elle exprime une grande joie et une grande humilité d’être au service de Marie et souligne que pour vivre au quotidien avec Dieu il faut beaucoup d’humilité. La Vierge se donne par amour et invite à l’amour. Marija, mettant l’accent sur l’amour et l’humilité, ne prouve-t-elle pas qu’elle est à l’école de Marie ?

A. Dumouch : Je dirais même que c’est théologiquement le fondement même de ce que Jésus donne comme spécifiquement chrétien dans son Évangile. Cette phrase de saint Jean (19, 34-36) et sur laquelle il insiste (« … mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez ») signifie très exactement ce qu’est le cœur du Christ, modèle du cœur chrétien: l’humilité (l’eau) et l’amour de charité (le sang), les deux unis ensemble formant une vertu que sainte Faustine appelle « miséricorde ».

Pour le comprendre, voici:

1. La bonne terre: ce que Dieu aime d’abord et qui est, d’après le Concile de Trente (VIe session,) préparation venant de Dieu en l’homme dans tout l’Ancien Testament, c’est l’humilité d’un cœur [p. 128]qui ne s’estime pas supérieur aux autres, qui se sait pécheur. C’est ce que Jean-Baptiste a prêché dans son baptême de repentir. L’humilité est comme la bonne terre préparatoire sur laquelle peut se développer l’arbre de la vie, qui est l’amour de charité.

2. L’arbre: fondé sur cette préparation, Jésus est venu prêcher ce qui donne directement le Salut par l’union personnelle avec Dieu, à savoir l’amour (Agapè) d’un cœur assoiffé. Ça, c’est le baptême de l’Esprit Saint donné par Jésus. Et il est certain que Dieu vient immédiatement dans un cœur ainsi préparé par la terre de l’humilité: « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé », dit saint Paul.[20]

3. Les fruits de l’arbre: ils sont les vertus morales. Celles-ci sont aimées de Dieu uniquement lorsqu’elles sont des fruits des deux premières vertus (l’humilité et l’amour). Lorsqu’elles sont possédées en elles-mêmes, les vertus morales sont souvent source de fierté, voire d’orgueil. Dans ce cas, elles n’ont pas de valeur aux yeux de Dieu. On connaît tous des personnes vertueuses et dures de cœur.

D. Klanac : Les voyants de Medjugorje sont toujours étonnés par la beauté de la Vierge. « Je suis belle parce que j’aime. » Ou encore leur a-t-elle dit: « Si vous saviez combien je vous aime, vous pleureriez de joie ! » Est-ce par manque d’amour que notre monde donne l’impression d’être laid ?

A. Dumouch : Ce qui caractérise la Vierge, c’est que son corps glorifié ne cache plus, mais révèle parfaitement son âme. C’est pourquoi, en la voyant, on ne voit pas seulement un visage, mais c’est comme si on voyait directement ce qu’elle est intérieurement. Et ce sont justement son humilité et son amour qui frappent en premier. Sur terre, le visage est un masque qui, souvent, cache les vraies qualités du cœur. Il existe donc des gens laids physiquement dont le cœur, caché à tous et vu de Dieu, est bon. À l’inverse, des gens rayonnants sont mauvais [p. 129]selon cette parole de Jésus (Mt 7, 22-23): « Beaucoup me diront en ce jour-là: Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait bien des miracles ? Alors, je leur dirai en face: jamais je ne vous ai connus; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité. »

Cependant, ce que vous visez dans votre question, c’est la vraie laideur de ce monde qui est intérieure et qu’on ne voit qu’avec le cœur. Elle vient effectivement du manque de ces deux qualités unies (l’humilité et l’amour).

D. Klanac : La Vierge s’est montrée une fine pédagogue. Comment comprendre la pédagogie de la Vierge dans son éducation des six enfants de Medjugorje, en particulier face au respect de leur liberté ?

A. Dumouch : Si l’apparition est reconnue un jour, on sera frappé par ceci: le respect de la Vierge pour la liberté et l’autodétermination de ces personnes qu’elle suit.

Elle ne les pousse pas à entrer forcément au couvent et, si l’une d’elles y renonce, elle respecte tout à fait son choix. Bref, la Vierge est face à des personnes qu’elle veut faire mûrir spirituellement tout au long de leur vie. Elle en fait des collaborateurs et amis du Christ (ayant donc à agir par leur propre jugement) et non simplement des enfants attendant tout des directives d’en haut. C’est un bon signe et c’est un modèle pour les Chrétiens…

D. Klanac : Saint Ignace de Loyola, dans son traité pour le discernement des esprits, dit qu’il faut bien distinguer dans la vie spirituelle ce qui vient de Dieu de ce que suggère l’Adversaire. La tentation de l’orgueil, toujours présente, peut créer de la confusion.
Un simple voyant peut-il faire la distinction des esprits par lui-même ou plutôt avec l’aide de son directeur spirituel ?

A. Dumouch : Un simple voyant peut faire la distinction lui-même, s’il a une vie spirituelle déjà mûrie.

[p. 130]Or deux choses principales, qui sont liées à des manques de maturité spirituelle, peuvent pousser une personne à s’aveugler elle-même et à croire à tout et n’importe quoi:

1. La vanité, qui conduit beaucoup de gens à s’espérer une mission spéciale et personnelle venant de Dieu. Et c’est vraiment le risque le plus fort. Autrement dit: toute personne ayant de l’ambition et se rêvant « quelqu’un » est incapable de discerner par elle-même, car elle croira ce qui l’arrange…

2. La mauvaise curiosité qui pousse à s’intéresser, pour soi et les autres, à tout ce qui est « merveilleux ». C’est le risque le plus fréquent et très répandu chez les braves gens qui courent les lieux d’apparition.

Mais si une personne est blanchie par une vraie humilité (ce qui la rend sans illusion sur elle-même, elle sait qu’elle n’a pas de mérite. Elle sait qu’elle est comme les autres), et si elle a suffisamment vécu au plan spirituel pour désirer encore des choses sensibles, alors elle peut assez facilement se défier des fausses apparitions venant de son imaginaire ou de l’Adversaire. Ainsi le saint Curé d’Ars qui se rendit compte que c’était le démon qui faisait toute sorte de raffut dans son presbytère.

Mais, comme nous sommes rarement humbles et détachés de la curiosité, une tierce personne (père spirituel, psychologue chrétien, ami chrétien réaliste) peut être très utile pour discerner sans passion et de l’extérieur.

D. Klanac : Les messagers de la Vierge devraient-ils se soumettre obligatoirement à une direction spirituelle ?

A. Dumouch : Non, ce n’est obligatoire, pas plus que pour les autres Chrétiens. Par contre, c’est très conseillé. Et l’aide de cette tierce personne, qui doit garder une sorte d’extériorité neutre et ouverte, vise à deux choses: le discernement spirituel de l’origine des apparitions et une protection vis-à-vis du public extérieur [p. 131]et de ses excitations et agitations passionnées (en pour et en contre).

C’est ce dont bénéficia sainte Bernadette: les supérieurs discernèrent bien, car ils eurent d’abord une attitude plutôt froide, puis ils la protégèrent, soit des violentes attaques des autorités, soit des vénérations du public.

D. Klanac : Les voyants de Medjugorje disent pouvoir toucher et embrasser la Sainte Vierge. C’est une sensation et une expérience hors du commun. Comment le corps terrestre, physique et le corps céleste, spirituel, peuvent-ils se toucher et s’embrasser ?

A. Dumouch : Saint Thomas d’Aquin répond[21] que le corps ressuscité est un vrai corps physique (donc, fait de matière, et non un fantôme) et entièrement soumis à l’esprit du ressuscité, au point que celui-ci peut, à volonté se rendre visible ou palpable aux gens du Ciel ou de la terre.

Bref, il ne dépend que de la liberté de la Vierge Marie de se montrer à qui elle veut et selon le mode qu’elle veut. À Pontmain, elle ne donne aux enfants qu’une vision sensible, proche d’une image de la terre. À Lourdes, elle donne à Bernadette une vision glorieuse qui lui fait toucher, dans son regard, le Ciel. À la rue du Bac, elle se laisse toucher physiquement par sainte Catherine Labouré.

 

16. Jn 4, 4-30: la parabole de la Samaritaine. [↩]

17. Code de Droit Canonique, C.229. [↩]

18. Terme didactique: qualité d’idoine; aptitude à quelque chose; convenance. [↩]

19. Interrogatoire le soir du 30 juin 1981, Aux sources de Medjugorje, p. 175. [↩]

20. Rm 5, 20. [↩]

21. In Supplément à la Somme, les propriétés des corps glorieux. [↩]

 

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