Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique — Entretien avec le théologien Arnaud Dumouch

Le Message

Daria Klanac, Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique, avec la collaboration du théologien Arnaud Dumouch, Informativni centar Mir, Medjugorje, en coédition avec les Éditions Sakramento, Paris, 2012, 2e éd. (1re éd. 2008, ISBN 978-2-915380-19-4 & 978-9958-36017-6), entretien avec le théologien Arnaud Dumouch, pages 131 à 136.

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Chers enfants (poème)
 

 

[p. 131] 

Le Message

Daria Klanac : Le message de Medjugorje est publié dans le monde entier. L’évêque des lieux peut-il interdire la publication des messages ?

Arnaud Dumouch : Mmm… Il le pourrait. Il a le pouvoir dans son diocèse. Mais serait-ce un acte pastoral judicieux ? Ce serait contre-productif pour la recherche de la vérité.

[p. 132]La vie des saints montre que ce genre d’interdit a déjà eu lieu. Un pape du xvie siècle avait envoyé à son légat en Allemagne (saint Pierre Canisius) une bulle interdisant de lire tout texte de Luther. Saint Pierre Canisius comprit que c’était une faute pastorale grave. Il mit donc cette bulle dans sa poche et ne la rendit jamais publique. Il regagna, grâce à cela, une partie de l’Allemagne au catholicisme. Cet exemple montre que l’obéissance, si elle est en général un signe de la présence de Dieu, ne l’est pas toujours dans certaines circonstances.

Je pense que si un évêque interdisait la publication des textes d’un message, la meilleure solution serait d’obéir, tout en déposant un appel canonique en Cour juridique de Rome.

D. Klanac : Concernant la diffusion des messages, je sais que les franciscains de la paroisse et les voyants ont consulté le droit canonique et les instances supérieures à chaque fois que c’était nécessaire. En quoi seraient-ils désobéissants ?

A. Dumouch : Il faut bien comprendre que l’obéissance, en ces matières, peut être un don du Saint-Esprit, mais qu’elle n’est pas toujours la seule attitude chrétienne possible. Bref, il ne faut pas faire de l’obéissance le critère définitif de discernement et je vous le prouve.

– Un exemple d’obéissance absolue: sainte Catherine Labouré (religieuse) accepta de ne jamais faire autre chose que ce que lui disait son père spirituel, car elle était portée par le don de conseil (c’est le don du Saint-Esprit qui provoque cette attitude de totale soumission à la volonté du supérieur légal, la personne sachant bien que Dieu fera en fin de compte ce qu’il veut).

– Un exemple d’absence d’obéissance: si vous observez l’attitude de sainte Jeanne d’Arc (laïque, sans vœu d’obéissance), ou de saint Pierre Canisius (religieux, vœu d’obéissance au pape !), vous voyez le même amour de charité agir autrement, jamais par l’obéissance, mais par une autre attitude liée au [p. 133]même amour qui les poussait. Il s’agit du don de force qui produit l’action d’amour efficace.

En tout état de cause, dans ce combat, il est clair que sainte Jeanne d’Arc s’est agitée. Elle a choisi, comme dit Jésus dans l’Évangile, « la moins bonne part » (celle de Marthe), tandis que sainte Catherine Labouré a choisi l’attitude de sa sœur Marie « la meilleure part ». Il est donc conseillé aux hommes spirituels d’obéir à leurs supérieurs (c’est la meilleure attitude, celle qui permet de toujours garder la paix intérieure), Dieu sachant tirer le bien de tout. Mais ce n’est absolument pas exigé par l’amour, comme le prouve saint Pierre Canisius qui, tout en ayant fait vœu d’obéissance au pape, ne cessait d’empêcher ses bêtises pastorales.

Les franciscains ont-ils reçu interdiction formelle de parler de Medjugorje de la part de leur supérieur franciscain ? Si oui, ils ont désobéi. En tout état de cause, cela n’affecte en rien l’apparition elle-même. Toute l’agitation qui est autour, comme à Lourdes, est le lot de la terre, des passions, voire dans le cas de Lourdes, de la colère du Malin.

D. Klanac : Il y a, au début des apparitions, beaucoup trop de curiosité chez les gens qui ont poussé les voyants à poser des questions à la Vierge. De cette période-là, il reste toute sorte de transmissions et d’interprétations des messages. Ils n’ont pas été notés sur le champ ni enregistrés afin de pouvoir les vérifier. Faut-il en tenir compte ?

A. Dumouch : Je ne pense pas. Si les réponses ne sont pas notées avec précision, elles ne sont pas utilisables. Et ce n’est pas un problème. Il y a 27 ans de matériaux !

D. Klanac : Priez, priez, priez ! C’est le message le plus répété par Notre-Dame de la Paix. L’appel à la prière se présente comme une urgence à Medjugorje. L’insistance peut-elle produire un effet contraire et finir par nous fatiguer ?

[p. 134]A. Dumouch : On peut, pour rester catholique et vivant dans sa foi, se passer de tout sauf de la vie de charité. En conséquence, une chose est absolument nécessaire pour maintenir une relation vivante avec Dieu: la prière du cœur, c’est-à-dire une relation d’amitié en acte avec Dieu. La prière étant la relation de charité pour Dieu en acte, c’est elle qui donne valeur à tout le reste: nos sacrements et notre charité pour le prochain.

Voici un texte de Marthe Robin qui montre l’importance de cet acte:

« Dans la communion eucharistique, Dieu se donne dans un acte extérieur qui est en lui-même un plaisir, une consolation, une joie pour l’âme… La communion ne suppose pas toujours la vertu. On peut communier et se rendre coupable du corps et du sang du Christ. Quelqu’un a dit: “On trouve des chrétiens qui communient tous les jours et sont en état de péché mortel… Mais, on ne trouvera jamais une âme qui fasse oraison tous les jours et demeure dans le péché.” Si on me proposait de choisir la rencontre avec le Christ dans l’Eucharistie ou dans l’oraison, je choisirais sans hésiter l’oraison, car c’est elle qui donne tout son sens à la communion. L’adoration est le but de la communion et c’est elle qui lui donne sa valeur. »[22]

D. Klanac : Le 1er mars 1984 commence une nouvelle étape pour la paroisse de Medjugorje. La Vierge demande aux fidèles de venir tous les jeudis à la messe suivie de l’adoration pour entendre son message: « Chers enfants, j’ai choisi cette paroisse d’une façon particulière et je désire la guider. Je veille sur elle avec amour et je voudrais que vous soyez tous miens. Merci d’avoir répondu, ce soir. Je voudrais que vous soyez toujours de plus en plus nombreux avec mon fils et moi. Chaque jeudi, je dirai pour vous un message particulier. » Je vois dans ce message plusieurs points importants.
[p. 135]a. La Vierge désire renforcer la vie de la paroisse au moment où, en Occident, la vie de la communauté chrétienne traverse une crise profonde.
b. Elle rassemble les croyants autour de son Fils.
c. Elle désire guider, veiller, éduquer.
d. Elle va le faire en personne, « j’ai choisi », « je désire », « je dirai ».
Que pensez-vous de ce souci maternel de Marie pour notre génération ? N’est-ce pas là un signe évident d’espérance ?

A. Dumouch : Comme je vous le disais, cette pédagogie sur toute une vie est unique et nouvelle. On la sent très adaptée à notre monde où les jeunes, ayant plus de mal à croire dans le quotidien, ont besoin de présences plus sensibles venant du Ciel, de temps fort et de lieux saints. Il y aura une importante étude à faire sur l’effet de cette pédagogie sur la vie spirituelle des voyants. S’ils progressent en intériorité et en paix, tout en restant centrés sur la charité, ce sera bon signe.

D. Klanac : La Vierge aurait dit à Medjugorje que c’était sa dernière venue sur la terre de cette façon. Elle n’apparaîtrait plus en trois dimensions comme maintenant, mais par des locutions intérieures du cœur. Tous les voyants ne donnent pas la même explication de ce message. Les uns ont compris que c’était final, d’autres que cela ne sera plus de la même façon. Leur désaccord exprime la diversité de leur perception.
Ces nuances dans la compréhension et l’interprétation peuvent-elles supprimer la valeur du message ?

A. Dumouch : Non. Si cette apparition est un jour reconnue, les théologiens diront que ces deux interprétations étaient voulues par le Ciel.

Dans l’Écriture, il est fréquent qu’une parole soit ainsi ambiguë pour laisser paraître plusieurs sens valables. On en a même un exemple assez proche dans le fait suivant.

Reprenons ce que je disais sur l’eschatologie. L’Église doit donc imiter le Christ et le suivre dans son entrée glorieuse à Jérusalem puis, juste après, dans sa Semaine Sainte.

[p. 136]Or, on constate que, dans ces dernières épreuves, le Ciel s’est fait volontairement plus discret pour Jésus. Il n’y a plus eu de grands signes comme la Transfiguration. Jésus dit même à un moment donné (Lc 22, 18): « … car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu’à ce que le Royaume de Dieu soit venu. » Ceci semble indiquer que Jésus (dans son humanité) va passer par de grands moments de solitude, sans apparitions venant du Ciel (symbolisées par le vin).

Or, voici que, de fait, il reçoit une dernière apparition plus tard (Lc 22, 43): « … alors lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait. »

Jésus est-il donc en contradiction avec ce qu’il avait dit ? Un ange qui le réconforte, n’est-ce pas un peu de « vin du Ciel » ? Non. Car ce réconfort-là ne supprime en rien l’angoisse, mais empêche un écroulement total des forces humaines.

Si Medjugorje est un jour reconnu, on interprétera cette parole de la Vierge de la même façon:

– c’était la dernière apparition médiatique, connue, et reconnue canoniquement;

– ce qui n’empêchera pas le Ciel de soutenir son Église dans ses derniers moments face au dernier Antéchrist, par des apparitions connues des derniers fidèles.

 

22. Marthe Robin n’est pas encore une sainte canonisée. Ses écrits sont cités à titre de témoignage. Ce texte a été composé par elle le 4 avril 1931. [↩]

 

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