Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique — Entretien avec le théologien Arnaud Dumouch

La vision du purgatoire, de l’enfer et du paradis

Daria Klanac, Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique, avec la collaboration du théologien Arnaud Dumouch, Informativni centar Mir, Medjugorje, en coédition avec les Éditions Sakramento, Paris, 2012, 2e éd. (1re éd. 2008, ISBN 978-2-915380-19-4 & 978-9958-36017-6), entretien avec le théologien Arnaud Dumouch, pages 177 à 183.
 

 

[p. 177] 

La vision du purgatoire, de l’enfer et du paradis

Le Jugement dernier (Fra Angelico, 1435).
Fra Angelico, Le Jugement dernier, 1435.
Musée de San Marco, Florence.

Daria Klanac : Plusieurs voyants témoignent que la Vierge leur a montré le paradis, le purgatoire et l’enfer. Ils nous les décrivent en images. Au paradis, c’est la lumière, le bonheur, la louange, la joie.

Arnaud Dumouch : Ce qui caractérise en premier le paradis, c’est la Vision de Dieu face à face et on peut sans problème la symboliser par ce mot « Lumière ». Les autres qualités sont ses effets (béatitude parfaite, louange, joie). Il faut bien préciser que, sans cette vision de Dieu face à face, qui se renouvelle à chaque seconde et sans limite au point de devancer tout désir de l’âme, le paradis et ses autres merveilles finiraient par être « vides ».

D. Klanac : Au purgatoire, c’est le brouillard dans lequel les âmes souffrent et gémissent conscientes que Dieu existe. Elles ont besoin de nos prières parce qu’elles ne peuvent plus prier pour elles-mêmes afin d’atteindre le Ciel.

A. Dumouch : Ce qui est mis en gras est très vrai et c’est confirmé par l’entièreté de la Tradition (sainte Catherine de Gênes, Traité du purgatoire). La raison de cette incapacité des âmes des différents degrés du purgatoire mystique à prier pour elles-mêmes et à progresser par elles-mêmes, c’est qu’elles y acquièrent une chose qui dépasse la force de toute créature et qu’on ne peut acquérir par soi-même, à savoir la kénose.

C’est ce qu’explique l’Ancien Testament: « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé et un cœur humilié. » En effet, pour voir Dieu, il faut être mort à soi-même, puisque la Vie trinitaire est une perpétuelle absence à soi-même d’une Personne tournée vers et dans l’Autre personne.

Or, si les âmes du purgatoire aiment Dieu de tout leur cœur et sont sûres de le voir un jour face à face, par contre (il n’y a rien à faire), une telle kénose leur échappe. Avoir un cœur [p. 178]brisé, totalement mort à soi-même, ne s’acquiert qu’à la manière du Christ dans son expérience de désespoir: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34)

Si le Christ lui-même a appris cela de ce qu’il a souffert[53], alors combien plus les âmes du purgatoire qui ne sont pas pures comme l’était l’âme humaine du Christ. Les âmes du purgatoire ne peuvent donc rien pour elles-mêmes, car on ne peut par soi-même provoquer l’expérience du désespoir en soi. Le désespoir tombe sur un homme et personne ne le cherche. Or, c’est ce désespoir qui transforme le cœur humain en un cœur brisé.

D. Klanac : En enfer, c’est le feu, les flammes.

A. Dumouch : Ces flammes sont d’abord une métaphore de la souffrance intérieure que provoque le rejet libre de Dieu dans une âme faite, par nature, pour voir Dieu. Mais ces âmes se cachent dans les lieux les plus sinistres de l’univers, pour ne jamais voir la gloire des saints qui les met dans des états de colère et de souffrance terribles. En effet, l’évocation du simple souvenir de ces âmes du Ciel, de leur humilité alliée à leur bonheur total, leur rappelle leur propre malheur, malheur dont elles nient la réalité puisqu’elles choisissent l’enfer pour sa « liberté »…

D. Klanac : Les personnes ont des formes d’animaux.

A. Dumouch : Le Ciel, pour exprimer des réalités spirituelles, use depuis le début de la Révélation des métaphores animales. Ainsi, Lucifer dans l’apparente noblesse de sa révolte de créature libre, est comme un dragon dressé. Satan, qui se glisse dans notre psychologie pour nous habituer à des égoïsmes charnels est représenté par la Bible comme un serpent qui mange de la poussière. Ainsi, les formes d’animaux sont une métaphore pour signifier ceci: en voyant les damnés, on voit l’âme et les pensées [p. 179]de ces âmes et ce ne sont que vice et colère obstinément et librement entretenus. La métaphore de l’animal est réaliste.

D. Klanac : La Vierge a dit, racontent les voyants, que Dieu a donné à chacun le don de liberté.

A. Dumouch : Ceci est théologiquement essentiel: nul ne va en enfer, que par un acte de sa liberté. Jésus l’affirme explicitement dans son évangile (Mt 12, 3): « Aussi je vous le dis, tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas remis. Et quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’Homme, cela lui sera remis; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre. »

Et saint Thomas d’Aquin (IIa-IIae) distingue de manière précise les trois blasphèmes qui existent en utilisant la méthode d’attribution aux personnes trinitaires:

On attribue au Père la puissance. Le blasphème contre le Père est le rejet de Dieu à cause d’un motif de faiblesse. (La semence est tombée au bord du chemin, là où il n’y avait pas de terre profonde.[54]) Un péché mortel contre le Père consiste, par exemple, dans un adultère commis par un homme qui ne contrôle pas sa sexualité et se laisse dépasser. À l’heure de la mort, lorsque le Christ paraît dans sa gloire, le foyer de cette faiblesse est enlevé à cet homme qui ne peut plus pécher par faiblesse. S’il s’obstine à ne pas demander pardon, c’est alors nécessairement de manière pleinement libre, mais ce n’est plus un péché mortel de faiblesse.

On attribue au Fils la connaissance. Le blasphème contre le Fils est le rejet de Dieu à cause d’une ignorance (« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »[55]) Un péché [p. 180]mortel contre le Fils consiste, par exemple, dans la plupart des avortements volontaires où la femme croit sincèrement que son enfant n’existe pas encore. À l’heure de la mort, lorsque le Christ paraît dans sa gloire accompagné du petit, cette ignorance est levée et cette femme ne peut plus pécher par ignorance. Si elle s’obstine à ne pas demander pardon et à ne pas réadopter son enfant, c’est alors nécessairement de manière pleinement libre.

Enfin, on attribue au Saint-Esprit l’Amour lucide (car il procède du Père et du Fils). Le blasphème contre l’Esprit est commis directement contre l’Amour de Dieu, en pleine lucidité (pas d’ignorance) et maîtrise de soi (pas de faiblesse). C’est donc dans une liberté parfaite.

Exemple: les théologiens juifs qui, après avoir vu la résurrection de Lazare, miracle d’origine clairement divine pour des savants comme eux, décident de tuer Jésus et Lazare. Si, à l’heure de la mort, un homme ou une femme maintient obstinément son choix pour la liberté égoïste face au Christ glorieux, c’est de manière parfaitement libre. Cette personne ne changera jamais. C’est un blasphème contre l’Esprit et une damnation éternelle, du fait même de la parfaite liberté du pécheur qui a tout pesé, tout choisi.

D. Klanac : Chacun exerce donc ce don de liberté jusqu’à choisir librement l’enfer.

A. Dumouch : En enfer, on choisit librement ce qu’on considère comme un bien (sa liberté égoïste) quitte à perdre le vrai Bien (la vision de Dieu et l’amour des frères). À propos de cette liberté, rendue parfaite à l’heure de la mort, voilà ce que sainte Faustine, canonisée par le Pape Jean-Paul II en 2000, décrit[56]:

« J’accompagne souvent les âmes agonisantes et je leur obtiens la confiance en la miséricorde divine. Je supplie Dieu de leur [p. 181]donner toute la grâce divine, qui est toujours victorieuse. La miséricorde divine atteint plus d’une fois le pécheur au dernier moment, d’une manière étrange et mystérieuse. À l’extérieur, nous croyons que tout est perdu, mais il n’en est pas ainsi. L’âme, éclairée par un puissant rayon de la grâce suprême, se tourne vers Dieu avec une telle puissance d’amour, qu’en un instant elle reçoit de Dieu le pardon de ses fautes et l’indulgence pour leurs punitions. Elle ne nous donne à l’extérieur aucun signe de repentir ou de contrition, car elle ne réagit plus aux choses extérieures. Oh ! Que la miséricorde divine est insondable !

« Mais horreur ! Il y a aussi des âmes qui, volontairement et consciemment, rejettent cette grâce et la dédaigne. C’est déjà le moment même de l’agonie. Mais Dieu, dans sa miséricorde, donne à l’âme dans son for intérieur ce moment de clarté. Et si l’âme le veut, elle a la possibilité de revenir à Dieu.

« Mais parfois, il y a des âmes d’une telle dureté de cœur qu’elles choisissent consciemment l’enfer. Elles font échouer non seulement toutes les prières que d’autres âmes dirigent vers Dieu à leur intention, mais même aussi les efforts divins. »

D. Klanac : C’est pourquoi ces âmes ne désirent pas qu’on prie pour elles.

A. Dumouch : C’est vrai. Cela ne conduirait qu’à les faire souffrir davantage (tant l’humilité et l’amour manifestés, tout en touchant le fondement naturel de leur esprit, sont rejetés par leur liberté). Elles n’aspirent qu’à une chose: que les âmes (méprisables à leurs yeux) qui ont choisi de se vautrer dans le repentir face au Christ les laissent tranquille. Elles sont librement dans l’individualisme de l’enfer, et elles proclament la liberté de leur option.

D. Klanac : Quel est votre regard théologique sur ces vérités de la foi tant impopulaires de nos jours ?

A. Dumouch : Depuis 70 ans, on n’osent plus trop parler de ces sujets importants qui nourrissent l’espérance parce qu’on en était resté [p. 182]à un écrit de saint Thomas d’Aquin dans sa jeunesse[57] où il estimait que certains hommes étaient damnés pour l’éternité sans acte libre venant de leur part (Exemples de saint Thomas: les enfants morts sans baptême, les païens n’ayant jamais entendu parler du Christ et morts sans la grâce, les pécheurs chrétiens surpris par l’arrêt du cœur avant de s’être repentis).

Or dès le Concile Vatican II, l’Église s’était opposée à cette théorie ancienne en affirmant que tout homme se verrait proposer le salut: « Puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. »[58] Ce qui ne voulait pas dire que tout homme accepterait ce salut…

Cette petite phrase venant de l’apparition de Medjugorje sur la liberté du choix de l’enfer, le fait qu’elle sorte si simplement et si justement d’une apparition alors que les théologiens fuient trop souvent ce débat, est un signe très fort de crédibilité de l’apparition.

D. Klanac : Les voyants Jakov et Vicka racontent qu’un jour la Vierge est venue chez Jakov et les a pris par la main et les a emmenés voir le paradis, le purgatoire et l’enfer. La maman de Jakov qui était à la maison s’est demandé où ils étaient passés. Cela a duré une vingtaine de minutes. Ils étaient comme disparus à la vue des gens. Comment pouvez-vous expliquer ce phénomène ?

A. Dumouch : À Fatima, Marie fait aussi visiter aux enfants l’autre monde. Mais ils sont juste partis en esprit. Leur corps était là.

Dans ce qui s’est passé ici, on dirait (mais il faudrait plus de précisions) que les enfants voyagèrent avec leur corps. Si [p. 183]c’est le cas, on serait face à une réitération de ce qui s’est passé ici (Actes 8, 39): « Mais, quand ils furent remontés de l’eau, l’Esprit du Seigneur enleva Philippe, et l’eunuque ne le vit plus. »

Mais cela semble plus mystérieux. Vous dites: « Ils étaient comme disparus à la vue des gens. » Cela rappelle plutôt ce que vécut saint Paul sur le chemin de Damas et qu’il ne s’explique pas encore (2Cor 12, 3): « Cet homme-là fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et cet homme-là – était-ce en son corps ? Était-ce sans son corps ? Je ne sais, Dieu le sait. »

En tout cas, ce phénomène, même s’il fallait en vérifier exactement la nature, est tout à fait possible à Dieu et connu dans diverses vies des saints. Des voyages corporels sont attestés (saint Martin de Porrès par exemple), ou encore des voyages psychiques, dans une sorte de corps doté des cinq sens (Bienheureuse Anne-Catherine Emmerich). Parfois, seul l’esprit voyage (méditation spirituelle profonde sur les volontés de Dieu).

Le Paradis (partie de gauche du Jugement dernier de Fra Angelico, 1435).
Le Paradis
(détail du Jugement dernier de Fra Angelico)
 

53. Hb 5, 7-8: « […] et tout Fils qu’il était, apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance. » [↩]

54. Mt 13, 3 et suiv. [↩]

55. Lc 23, 24. [↩]

56. Sainte Faustine, Journal, Éditions J. Hovine, Ronchin, 1992, p. 542. [↩]

57. Le Commentaire des Sentences. [↩]

58. Gaudium et Spes, n° 22, 5. [↩]

 

Documents  |  Livres  |  Index thématique  |  Liens externes  |  Contact