Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique — Entretien avec le théologien Arnaud Dumouch

L’Église

Daria Klanac, Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique, avec la collaboration du théologien Arnaud Dumouch, Informativni centar Mir, Medjugorje, en coédition avec les Éditions Sakramento, Paris, 2012, 2e éd. (1re éd. 2008, ISBN 978-2-915380-19-4 & 978-9958-36017-6), entretien avec le théologien Arnaud Dumouch, pages 140 à 144.
 

 

[p. 140] 

L’Église

Daria Klanac : J’admire la sagesse de l’Église de Rome qui suit attentivement tout ce qui se passe de bon et de moins bon à Medjugorje. Pourquoi, alors, tant d’acharnements et de manque de charité contre ces apparitions venant souvent des membres de l’Église ?

Arnaud Dumouch : Tout ceci (ces luttes) est systématique, même quand cela vient de Dieu. En effet, sur terre, qui est le premier purgatoire, la lutte est nécessaire, car elle forge les cœurs à l’humilité, voire à la kénose, en vue de la vie éternelle (Jn 15, 20): « Rappelez-vous la parole que je vous ai dite: le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront. »

D. Klanac : Saint Jean de la Croix considère les apparitions et les visions comme des tentations dangereuses. Pour certains théologiens, c’est un non-lieu théologique.

[p. 141]A. Dumouch : Saint Jean de la Croix critique non les apparitions, mais l’agitation psychique et l’attachement trop passionné de beaucoup parmi ceux qui courent les apparitions. Ceci est nuisible à la vie intérieure, car l’âme s’attache plus au sensationnel qu’à une vraie relation intérieure avec Dieu.

Saint Thomas d’Aquin, pour sa part, montre que les apparitions sont très utiles pour certains âges de la vie spirituelle, surtout dans les débuts où les âmes ont davantage besoin de signes sensibles. L’essentiel est de ne pas en rester là, et de s’en servir pour une vie de prière de plus en plus intérieure. Si c’est ce qui se passe dans la vie spirituelle des voyants de Medjugorje, ce sera un bon signe. Mais attention: dans le cas de vraies apparitions, l’intériorisation se fait en toute simplicité et ne s’oppose pas à l’apparition. Si c’était le cas, au Ciel, le fait que nous voyons sans cesse les corps glorieux des autres serait nuisible, ce qui n’est pas le cas.

D. Klanac : Cependant, le cardinal Ratzinger, actuel Saint-Père, pense que rien n’empêche Dieu de parler à notre temps: « La Révélation qui est une, complète, irremplaçable, n’est pas morte, mais bien vivante et vitale. » (Entretien sur la foi avec Vittorio Messori, Fayard, 1985) Comment lier toutes ces opinions divergentes ?

A. Dumouch : Les apparitions et leurs messages ne peuvent rien apporter de nouveau au contenu de la Révélation publique, tel que l’Écriture et la Tradition des Apôtres l’ont donnée au monde. Mais elles sont très importantes pour plusieurs choses:

1. Pour ce qui est de la foi: elles permettent l’explicitation, à telle époque, et la mise en valeur de tel ou tel point caché dans la Révélation. Ainsi pour le Sacré Cœur à l’époque de sainte Marguerite-Marie, ou la notion de « miséricorde » dans les visions de sainte Faustine.

2. Pour ce qui est de l’espérance: par elles, Dieu peut avertir de l’action qu’il compte appliquer pour le salut des hommes. Et, sur ce point, les apparitions apportent vraiment du nouveau. Il serait très imprudent de les mépriser. Ce serait mépriser [p. 142]une partie du gouvernement de Dieu qui conduit l’Église et le monde vers le retour du Christ.

Exemple: à partir du don de la médaille miraculeuse (1830) et des signes qu’elle porte, on sait qu’on entre dans une nouvelle étape du monde, celle de la préparation lente à la venue de l’Heure de l’Église.

Donc, pour résumer, voici l’attitude juste face aux apparitions:

1. Ne pas s’attacher passionnellement à leur caractère merveilleux et sensible (saint Jean de la Croix).

2. Mais être très attentif à ce que Dieu dit concrètement à travers elles, pour l’explicitation de tel point de la Révélation, ou pour le concret du gouvernement de Dieu sur nous (saint Thomas d’Aquin).

D. Klanac : À son tour, le théologien Hans Urs von Balthasar a vivement réagi aux propos accusateurs de feu l’évêque de Mostar, Mgr Pavao Žanić, suite à la publication du document intitulé La position actuelle, non officielle, de la curie épiscopale de Mostar en ce qui concerne les événements de Medjugorje, en date du 30 octobre 1984. L’un et l’autre sont décédés, mais le combat continue. N’est-ce pas significatif ?

A. Dumouch : Le cardinal et théologien Hans Urs von Balthasar était en lien avec une mystique appelée Adrienne von Speyr. Cette coopération fut fructueuse, mais parfois, aussi, elle fut source d’avis et d’enseignements très opposés à certains dogmes de la foi. Autrement dit, ce que ce grand théologien dit en positif ou négatif sur telle ou telle apparition reste son avis personnel et n’engage que sa conviction intime. Tôt ou tard, le jugement de l’Église viendra. Et il sera fondé canoniquement sur l’étude des trois critères essentiels – conformité à la foi, fruits spirituels, miracles – (sans compter les dizaines de critères secondaires).

D. Klanac : Des évêques, prêtres et proches de Jean-Paul II, nous ont transmis de très belles paroles du Saint-Père concernant Medjugorje. Cependant, [p. 143]Mgr Ratko Perić se sert souvent de cette réponse donnée par le Cardinal Ratzinger en 1998 à un correspondant allemand qui lui demandait: « Quelle valeur faut-il attribuer à ces supposées paroles de Jean-Paul II ? ». Le Cardinal lui aurait répondu: « Je peux seulement dire que les déclarations sur Medjugorje attribuées au Saint-Père et à moi-même sont de pures inventions. »

A. Dumouch : Il serait bien que ces prêtres proches de Jean-Paul II acceptent de confirmer ce qu’ils ont entendu de sa bouche, en acceptant qu’on les cite nommément comme sources.

Mais au-delà de cela, l’important est de préciser qu’ils ont entendu en direct l’avis privé de l’homme Karol Wojtyła et non un avis public ou canonique du pape Jean-Paul II. Je pense que c’est sur cette distinction « avis privé » et « avis du Magistère » que porte cette réponse du cardinal Ratzinger.

Donc, comme personne privée, il est évident pour moi aussi que Jean-Paul II a toujours été intimement convaincu de la vérité de Medjugorje.

D. Klanac : Il existe, effectivement, des confirmations que certains évêques ont émis par écrit sur les propos de Jean-Paul II au sujet de Medjugorje donnés en leur présence. Je connais des autorités sérieuses et responsables de l’Église qui n’ont pas peur de s’afficher pour Medjugorje. Même si Medjugorje ne fait pas l’unanimité, certaines attitudes négatives restent pour moi un mystère, en particulier celle de l’évêque de Mostar. Ce n’est pas son opinion qui dérange, mais son attitude. Comment comprenez-vous ces tensions créées par des déclarations qui souvent manquent de charité ?

A. Dumouch : Pour éviter de se laisser troubler par ces déclarations, il suffit de se rappeler que l’avis de l’évêque de Mostar est lui aussi un avis privé, qui n’engage que lui, puisque ce n’est plus de son autorité canonique que dépend l’enquête. Son avis privé est tout aussi privé que celui de tous les évêques et prêtres qui se rendent à [p. 144]Medjugorje et n’a pas plus de valeur sur la décision finale que l’avis privé de Karol Wojtyła.

En faisant la vérité sur la valeur des autorités, y compris sur la valeur de l’Imprimatur du livre de Joachim Bouflet par exemple[27], on remet ce débat à sa juste place: nous sommes tous dans une démarche d’enquête. Et nous devons respecter la démarche de l’autre.

Par contre, je constate, chez Joachim Bouflet, une réelle pratique de la désinformation, ou au moins de l’approximation. Sans doute est-ce à mettre sur le compte du manque de rigueur de sa méthodologie. Il fonctionne plutôt à travers des impressions subjectives et les mélange pour obtenir une relecture subjective des faits.

D. Klanac : Que pensez-vous de la déclaration de la Conférence épiscopale de l’ex-Yougoslavie datant de 1991 et qui est toujours en vigueur ?

A. Dumouch : D’après le dicastère romain, ce texte met en suspens Medjugorje, c’est-à-dire laisse le temps au temps avant de se prononcer. Le caractère surnaturel n’est pas établi. Il le sera peut-être un jour ou non. En fait, les autorités de l’Église veulent plus de temps pour discerner.

En attendant, les pèlerinages sont autorisés, à condition qu’on se garde de dire aux fidèles que Medjugorje est reconnu (ou rejeté) par l’Église.

Bref, Medjugorje n’est ni condamné, ni reconnu. Et c’est une attitude très prudente. Le mieux est d’attendre que le Ciel manifeste clairement sa volonté, non seulement par quelques miracles, mais de manière grandiose comme semblent l’annoncer les voyants.

 

27. Medjugorje ou la fabrication du surnaturel (Éditions Salvator, Paris, 1999) dans lequel il se prononce très négativement sur Medjugorje. [↩]

 

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