Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique — Entretien avec le théologien Arnaud Dumouch

La mission de la Vierge Marie

Daria Klanac, Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique, avec la collaboration du théologien Arnaud Dumouch, Informativni centar Mir, Medjugorje, en coédition avec les Éditions Sakramento, Paris, 2012, 2e éd. (1re éd. 2008, ISBN 978-2-915380-19-4 & 978-9958-36017-6), entretien avec le théologien Arnaud Dumouch, pages 198 à 206.
 

 

[p. 198] 

La mission de la Vierge Marie

Daria Klanac : Marie donne des messages depuis 27 ans à Medjugorje. Quelle serait la volonté de Dieu dans la mission de sa Mère pour notre temps ?

Arnaud Dumouch : Si cela vient de la Vierge, alors cela se situe dans la lignée du cycle d’apparitions inauguré en 1830 à la rue du Bac.

Voici également un article que j’ai écrit et qui peut expliquer [p. 199]ce cycle d’apparitions d’un point de vue eschatologique. Medjugorje, s’il se révèle vrai, doit selon moi être situé dans cette perspective.

« Depuis 1830 et les événements de la rue du Bac, les apparitions célestes se sont multipliées. Leur caractéristique commune est simple: la personne de Marie. Ce fait, répété, constitue une nouveauté après 1800 ans d’histoire de l’Église. Beaucoup de ces apparitions ont été officiellement reconnues par l’Église. Loin d’être terminés, ces événements semblent se prolonger et les autorités ecclésiastiques sont attentives à des événements actuels, multiples, qu’elles ne peuvent encore reconnaître ou rejeter puisqu’ils sont en cours.

Caractéristiques des apparitions d’aujourd’hui

Elles vont se simplifiant. Les messages sont de plus en plus enfantins, telle une berceuse maternelle qui chante (voir Medjugorje): « prière, charité, sacrifices pour les autres, humilité. » De subtils théologiens, constatant cette répétitivité qu’ils qualifient de puérilité, en ont déduit la manifeste fausseté des prétendus phénomènes. Leur argument est cependant contestable (Mt 11, 25): « En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit: “Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir. » Quelle importance donner à ces signes du Ciel ? Ils n’apportent rien de nouveau au contenu intellectuel de la foi, clôturé à la mort du dernier apôtre. Certains en ont déduit qu’ils n’étaient que quantité négligeable. C’est une erreur, et ce, pour deux raisons:

1. Lorsque l’Église canonise un saint ou reconnaît une apparition, elle engage son autorité: « Il s’agit d’une autorité ordinaire qui requiert de la part des croyants, la soumission religieuse de la volonté et de l’intelligence. »[61] Mieux encore, la procédure [p. 200]de reconnaissance canonique nécessitant un miracle reconnu comme d’origine divine, c’est Dieu lui-même qui engage son autorité. Le mépris où pourrait être tenue une telle reconnaissance est donc plus qu’une erreur théologique, c’est une erreur de vie chrétienne pratique.

2. Ensuite parce que ces signes, s’ils n’apportent rien de nouveau concernant le contenu de la foi, apportent vraiment du nouveau en ce qui concerne le contenu de l’espérance. Ils sont essentiels quand il s’agit de disserter sur le concret, sur l’action de Dieu dans telle ou telle époque.

Ils permettent de comprendre comment Dieu va appliquer ici et maintenant son plan général qui ne vise qu’au salut du plus grand nombre.

Le grand signe qui marqua le début de ce cycle de 1830

Rue du Bac, parole de Marie: « Tous ceux qui porteront cette médaille recevront beaucoup de grâces. » Sur le verso de la médaille, Catherine Labouré voit une femme debout sur le globe terrestre, écrasant de son pied le serpent. Un condensé de l’Ave Maria l’entoure: « Marie conçue sans péchés, priez pour nous qui avons recours à vous. » Une date: 1830. Puis le tableau paraît se retourner. C’est le revers de la médaille: un grand M, l’initiale de Marie, porte une croix. Au-dessous, Catherine voit les deux Cœurs: celui de Jésus, couronné d’épines; celui de Marie, percée par le glaive… douze étoiles entourent ce tableau. Voici le commentaire qu’en fit la sainte voyante elle-même: « Je compris plus tard que ce M et ces deux Cœurs “en disent assez” ».

Remarquons deux « graves » problèmes théologiques:

– Le M n’est pas au pied de la croix, mais semble porter la croix. Ce n’est pas normal…

– Les deux cœurs sont à égalité de taille et de position. C’est inconvenant, puisqu’il s’agit de Dieu et d’une simple créature…

[p. 201]Un signe des temps grandiose

Visiblement, l’apparition de la rue du Bac réalise une parole de l’Écriture (Ap 12, 1): « Un signe grandiose apparut au ciel: une Femme ! Le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement. Puis un second signe apparut au ciel: un énorme Dragon rouge feu… » La médaille miraculeuse est la réalisation sensible, adaptée aux simples, d’une parole de Dieu dont le sens universel s’adresse à toutes les générations et tous les individus de tous les temps.

Mais surtout, et chacun le sent, il y a ici référence explicite à un autre sens, celui que l’apparition de Marie à La Salette qualifiera plus tard de « Temps des temps, Fin des fins. »

Resituer ces signes dans la grande théologie catholique

Essayons de raconter en termes simples cette grande théologie. Voici ce qui se passe. Pourquoi Marie apparaît-elle ? Parce qu’elle a reçu mission de préparer les chrétiens à un grand événement: poussée par l’Esprit, l’Église va imiter le Christ dans sa kénose (son anéantissement intérieur). Partout dans le monde, ici ou là, des saints et des théologiens et même pour la première fois le Magistère de l’Église[62] commence à prononcer à propos de l’Église cette parole que Jésus adressait pour lui-même (Mt 16, 21): « À dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant: “Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point !” Mais lui, se retournant, dit à Pierre: “Passe derrière moi, Satan ! Tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes !” »

[p. 202]Pourquoi cette kénose (anéantissement) de l’Église ?

Parce que Dieu ne peut se changer. Il est par nature « tout humble – anéantissement de lui-même, en grec kénose – et tout amour ». Le Père est comme un cristal enfantin qui dit au Fils: « Tu es. » En disant cela (Verbe), le Père est comme mort à lui-même, en extase vers le Fils. Il est donc kénose d’amour. Et le Fils, le Saint-Esprit lui sont semblables… Alors, puisque ce Dieu infini veut proposer un mariage d’amour à de petites créatures, anges et hommes, il lui est impossible, par nature, de ne pas demander d’elles, auparavant, qu’elles soient comme lui, « tout humble et tout amour ». Dieu n’a pas la liberté de changer cette nécessité, de même qu’il ne peut se changer. « Nul ne peut voir Dieu sans mourir – à lui-même. »[63] Ce serait un viol et non un mariage d’amour. Alors, Dieu prépare le cœur de ses fiancées au mariage. La vie terrestre n’est rien d’autre qu’une première étape de cette préparation, de ce « purgatoire ».

Qu’est-ce qui en ce monde a le plus de pouvoir pour provoquer un commencement d’humilité ? Rien d’autre que l’expérience de sa propre misère.

C’est pourquoi, tout ce qui est dans ce monde, Dieu le marque du signe de la croix. C’est le signe de l’expérience de la souffrance, de la solitude, du silence de Dieu, de la mort. Tout ce qui est dans ce monde doit apprendre son propre néant. Tout…, y compris son Église.

Comment sera cette kénose de l’Église ? Elle sera visiblement semblable (à l’image) à celle du Christ. Le terme semblable n’est pas à prendre matériellement, mais spirituellement.

Pourquoi Marie ?

Mais, avant cela, l’Église sera préparée. Cette mission terrestre sera confiée à Marie, la mère de Jésus, pour une raison évidente. Au pied de la croix, seule une femme croyait et [p. 203]vivait de l’intérieur, debout, la mort de son Dieu. Elle ne douta pas un seul instant que Dieu son Fils était en train de sauver le monde. Jésus l’avait dit et cela lui suffisait. Mais, ce qui est le plus étonnant, c’est que la plénitude des grâces reçues permettait à Marie de vivre la passion en comprenant. Elle n’était pas une simple spectatrice confiante, mais aveugle. Elle était une collaboratrice, une co-rédemptrice.

Il en sera de même à la fin du monde lorsque l’Antéchrist triomphera. L’Église visible, symbolisée dans l’Évangile par la vie de saint Pierre[64], sera si petite, tellement réduite aux seuls domaines des cœurs et sans vie extérieure et politique qu’on la croira morte pour toujours. Qui pourra songer qu’au moment même où les portes de l’enfer sembleront avoir extérieurement tout détruit, ce sera le triomphe de Dieu, comme à trois heures, le jour de la mort de Jésus ? Qui croira que c’est absolument l’inverse aux yeux de Dieu, que tout est accompli et que le retour glorieux du Christ est tout proche ? Personne ne pourra imaginer cela sauf ceux qui auront la même foi que Marie parce que tous les autres faibliront aussi sûrement que Pierre face à ce qu’il ne comprit pas. Voilà pourquoi, avant la fin du monde, Dieu a confié à sa Mère la mission de lui préparer une Église faite de petites gens semblables à elle (symbolisée par la vie de saint Jean[65]), qui vivront la kénose de l’Église.

Revenons à la Médaille miraculeuse et à ses deux problèmes théologiques. En 1831, l’archevêque de Paris, à qui l’on soumit la médaille en vue de l’Imprimatur se demandait s’il n’aurait pas mieux fallu un M au pied d’une croix. De fait, il y avait là un symbole surprenant. Mais pour ce qui concerne la fin du monde, sa signification est éloquente. M signifie ceux qui vivent de la spiritualité de Marie. La croix symbolise leur fidélité au Christ. Tout cela annonce que, vers la fin du monde, la vie du Christ ne pourra plus subsister dans les cœurs, sauf chez [p. 204]ceux qui auront la même foi que Marie. Au-dessous de ce M, les deux cœurs de Jésus et Marie sont présents pour que nul ne doute, quoiqu’il arrive, que c’est leur amour qui permet tout. Il signifie plusieurs choses très profondes concernant le rôle de Marie comme co-rédemptrice. C’est la nature même de la vie éternelle, mariage d’égalité avec Dieu, qui est signifiée.

Ces événements sont-ils pour bientôt ?

Ici, il s’agit d’une mise en garde. Beaucoup de catholiques sincères se laissent envahir par des pensées hors de sens. La fin du monde serait pour l’année prochaine, dans deux ans. Cet affolement de leur jugement vient du fait qu’ils omettent d’écouter l’Église qui dit, pour résumer: centrez votre foi sur la grande théologie de l’Église et non premièrement sur les signes du Ciel qui n’ont leur sens qu’en Église !

Déjà saint Paul avertissait (2 Th 2, 1): « Nous vous le demandons, frères, à propos de la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le jour du Seigneur est déjà là. Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’homme impie, l’être perdu […] »

La question qui nous intéresse est celle-là: sommes-nous proches de la Fin des fins ? Si l’on suit la lettre des Écritures, nous en sommes certes de plus en plus proches, ce qui est un euphémisme… Plus concrètement, certains signes se mettent en place, mais beaucoup ne sont pas réalisés. Or, « tout doit être accompli », dit Jésus.

Voici une série de signes non réalisés:

1. La venue d’un gouvernement mondial coupé du vrai Dieu et dirigé par un Antéchrist (2 Th 2, 3): « Paix et sécurité civile; douleurs intérieures de la désespérance. »

2. L’interdiction de tout ce qui porte le nom de Dieu (2 Th 2, 4) (les religions du Dieu humble et amour).

[p. 205]3. L’offrande finale (martyre) de la papauté (Jn 21, 19), la « kénose » (anéantissement intérieur) de l’Église.

4. Jérusalem rendue aux Juifs (Lc 21, 24).

5. La conversion d’Israël au Christ (Rm 11, 15).

Ici ne sont cités que certains signes donnés aux chrétiens. Mais il en existe un certain nombre qui sont promis à l’islam et qui, étonnement, commencent à se réaliser en ce moment. Il y en a dans le judaïsme, dans l’hindouisme, etc., comme si Dieu donnait à chaque homme quelque avertissement, de manière analogue à sa première venue qu’il annonça à des astrologues païens (les rois mages). Bref, même si les choses peuvent s’accélérer, il est impossible que cela arrive dans un mois ou dans 10 ans. Les événements se déroulent au rythme des forces du mal et de leur influence sur les sociétés humaines. Le temps de la fin a commencé avec les conquêtes de l’humanisme sans Dieu et la révolution industrielle de 1830. Il peut durer encore 100, 200 ans…

Conclusion pour les épreuves de notre temps

Depuis cette première apparition, la Vierge Marie ne cesse d’insister, de revenir, d’éduquer. Dans l’Église catholique d’Occident, minée depuis le milieu du xxe siècle par une crise de la foi, on constate que tout le renouveau, quel qu’il soit, a un rapport étroit avec Marie. Est-ce un signe grandiose du temps où nous nous trouvons ? Ce renouveau est petit en nombre, mais, aujourd’hui, chacun peut en voir le sens profond, eschatologique.

Medjugorje pourrait être une grande apparition ayant sa place dans ce chemin eschatologique: Marie y donnerait un long et profond guide pour la vie spirituelle simple et fidèle des derniers temps. »

D. Klanac : La Mère de Dieu est la médiatrice de toutes les grâces. Certains pensent qu’à Medjugorje on la met sur un piédestal dans le rôle de co-rédemptrice. En tant que Mère de Dieu et notre Mère quelle serait sa juste place ?

[p. 206]A. Dumouch : Pour les Protestants, il n’y a qu’un rédempteur et l’homme n’a pas à coopérer. En effet, la relation que recrée Dieu se fait avec des personnes détruites, incapables de consentement et de coopération surnaturelles libres. Et la grâce ne peut rien changer à cela.

Mais pour les catholiques, si Dieu recrée une alliance par la charité, alors il faut être deux. Comme dans un mariage où deux « oui » se croisent. Jésus sur la croix n’aurait rien pu faire sans la réponse, le consentement conjugal de Marie au nom de toute l’humanité. Autrement dit, le mariage est bien l’image du salut et, dans une alliance, il y a toujours deux choses: le oui de l’homme et le oui de la femme.

Et s’il manque un oui, l’homme n’est pas marié (la rédemption par la charité n’a pas eu lieu)…

C’est ce oui que Marie a donné à son Fils au pied de la croix. Comme l’ancienne Ève (matriarche de l’humanité) s’est engagée pour nous par son non, la nouvelle Ève, Marie, s’engage pour nous par son oui. C’est tout à fait unique. C’est un rôle matriarcal.

Et il est clair que cette notion s’applique aussi à nous tous par la charité: chaque fois qu’un homme dit oui à Dieu par la charité, il devient co-rédempteur… Mais ce n’est pas comme Marie: notre oui n’engage pas toute l’humanité.

Voici un texte du Magistère ordinaire de l’Église sur ce thème:

« Appliqué à Marie, [dit Jean-Paul II], le terme de “coopératrice” prend cependant une signification spécifique. La collaboration des chrétiens au salut se réalise après l’événement du Calvaire, dont ils s’efforcent de répandre les fruits par la prière et le sacrifice. Au contraire, le concours de Marie s’est réalisé au cours de l’événement même et à titre de Mère; il s’étend donc à la totalité de l’œuvre salvifique du Christ. C’est elle seule qui fut associée de cette manière à l’offrande rédemptrice qui a mérité le salut de tous les hommes. En union avec le Christ et soumise à lui, elle a collaboré pour obtenir la grâce du salut à toute l’humanité. »

 

61. Lumen Gentium, n° 25. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction Donum Veritatis, no 23 et 24, AAS 82 (1990), pp. 1559-1561. [↩]

62. Voir le Catéchisme de l’Église Catholique n° 675. [↩]

63. Ex 33, 20: « Mais, dit-il, tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre. » [↩]

64. Voir Jn 21, verset 14 et suivants. Pierre symbolise plus que sa vie propre: la papauté. Jean symbolise ceux qui ont reçu Marie et sa spiritualité en eux. [↩]

65. Jn 21, 22. [↩]

 

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