Entretien

Entretien du cardinal Ratzinger (Benoît XVI) avec le journaliste Vittorio Messori

Source

Cardinal Joseph Ratzinger (Benoît XVI) et Vittorio Messori (trad. sous la dir. du cardinal Édouard Gagnon), Entretien sur la foi, Fayard, Paris, 1985, pages 130 et 131.

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Entretien du cardinal Ratzinger
avec le journaliste Vittorio Messori (extrait)

[Au moment de la parution de cet entretien, le cardinal Ratzinger était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il a été élu pape sous le nom de Benoît XVI en 2005.]

Vittorio Messori — Depuis plusieurs années déjà, un village de Yougoslavie, Medjugorje, est au centre de l’attention mondiale dans la mesure où s’y renouvellent des « apparitions » qui — vraies ou prétendues — ont déjà attiré des millions de pèlerins, mais ont provoqué aussi de douloureuses polémiques entre les Franciscains qui dirigent la paroisse et l’évêque du diocèse local. Prévoit-on une intervention clarificatrice de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, suprême instance en la matière, naturellement avec l’approbation du Pape, indispensable au bas de chacun de ses documents ?

Le pape Benoît XVI.

Cardinal Joseph Ratzinger — Dans ce domaine, plus que jamais, la patience est un élément fondamental de la politique de notre Congrégation. Aucune apparition n’est indispensable à la foi, la Révélation est close avec Jésus-Christ. Lui-même est la Révélation. Mais nous ne pouvons certes pas empêcher Dieu de parler à notre temps, à travers des personnes simples, et même au moyen de signes extraordinaires qui dénoncent l’insuffisance des cultures qui nous dominent, marquées par le rationalisme et le positivisme. Les apparitions que l’Église a approuvées officiellement — avant tout Lourdes, ensuite Fatima — ont eu leur place précise dans le développement de la vie de l’Église au siècle dernier. Elles montrent entre autres que la Révélation — bien qu’elle soit unique, close et donc indépassable — n’est pas chose morte, qu’elle est vivante et vitale. Du reste — sans parler de Medjugorje, sur lequel je ne puis exprimer aucun jugement, le cas étant encore à l’examen — un des signes de notre temps est que les annonces d’« apparitions mariales » se multiplient de par le monde. Même d’Afrique, par exemple, et d’autres continents, arrivent des rapports à notre section disciplinaire.

Vittorio Messori — Mais, outre cette constante de patience et de prudence, sur quels critères s’appuie la Congrégation pour formuler un jugement devant ces faits qui se multiplient ?

Cardinal Joseph Ratzinger — L’un de nos critères consiste à séparer le côté « surnaturel », véritable ou supposé, de l’apparition, de ce que représentent ses fruits spirituels. Les pèlerinages de la chrétienté antique se dirigeaient souvent vers des lieux à propos desquels notre esprit critique d’hommes modernes resterait parfois perplexe quant à la « vérité scientifique » de la tradition qui s’y trouve liée. Cela n’empêche pas que ces pèlerinages étaient fructueux, bénéfiques, importants pour la vie du peuple chrétien. Le problème n’est pas tant celui de l’hypercritique moderne (qui finit d’ailleurs par être une forme de nouvelle crédulité) que celui de l’estimation de la vitalité et de l’orthodoxie de la vie religieuse qui se développe autour de ces lieux.