Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique — Entretien avec le théologien Arnaud Dumouch

Les ouvrages critiques

Daria Klanac, Comprendre Medjugorje : Regard historique et théologique, avec la collaboration du théologien Arnaud Dumouch, Informativni centar Mir, Medjugorje, en coédition avec les Éditions Sakramento, Paris, 2012, 2e éd. (1re éd. 2008, ISBN 978-2-915380-19-4 & 978-9958-36017-6), entretien avec le théologien Arnaud Dumouch, pages 188 à 196.
 

 

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Les ouvrages critiques

Daria Klanac : L’abbé René Laurentin, que vous venez de mentionner, théologien, mariologue, historien et journaliste, spécialiste de Lourdes, a beaucoup écrit sur Medjugorje. Il a suivi ces événements d’année en année. Ce qu’il a écrit sur Lourdes est considéré comme valable et solide. Il fait autorité. Pour ce qui est de Medjugorje, il est très critiqué et attaqué, principalement par les opposants.
Pourquoi n’est-il pas pris au sérieux ?

Arnaud Dumouch : S’il n’est pas pris au sérieux pour Medjugorje, cela vient uniquement du fait que l’Église ne peut pas encore trancher sur Medjugorje (apparition positive, mais non finie) et qu’elle a tranché à Lourdes. Du coup, le père Laurentin est, pour ce qui concerne Lourdes, dans le calme du discernement positif officiel, et dans l’agitation des avis contradictoires et personnels pour ce qui concerne Medjugorje.

Autrement dit, le jour où l’autorité de l’Église tranchera (positivement ou négativement), en suivant les règles précises et argumentées des directives canoniques, la plupart des discussions s’arrêteront.

[p. 189]Il convient donc d’être calme, patient, à l’image de l’aveugle de naissance ci-dessus. En attendant, le père Laurentin s’engage à titre de théologien et comme homme privé, et son discernement (qui n’engage que lui) possède l’autorité d’une méthode et d’une grande expérience. Il peut certes se tromper, se laisser parfois entraîner par l’enthousiasme, mais son œuvre est, depuis 27 ans, d’un très grand intérêt sur ce sujet. Elle sera forcement étudiée par l’Église en temps voulu.

D. Klanac : Les ouvrages qui se disent critiques sont-ils synonymes de crédibilité ? En effet, il semble que celui qui est contre la cause de Medjugorje, qui la conteste, est plus crédible aux yeux du monde que celui qui est pour et qui y croit. Les écrits en faveur de Medjugorje ne sont pas considérés comme critiques, donc pas pris au sérieux par certaines élites intellectuelles et religieuses.

A. Dumouch : J’ai lu certains de ces écrits, dont certains extraits de Joachim Bouflet. J’ai aussi débattu avec lui sur Internet. Et on s’aperçoit très vite que la méthode utilisée est finalement moins rigoureuse que celle du père Laurentin. Ces écrits critiques sont souvent à charge plutôt qu’à décharge, alors qu’ils devraient être à charge et à décharge. Ils ne cherchent pas avec un esprit positif si telle ou telle parole de l’apparition peut avoir un sens catholique. Joachim Bouflet ne procède pas selon les trois critères importants (conformité au dogme de la foi, fruits spirituels, miracles), mais en ajoute d’autres, tout à fait externes aux apparitions.

Un exemple: le conflit évêque/prêtres franciscains est étranger aux choses. Discerne-t-on négativement de La Salette en regardant la vie agitée de Mélanie ou le conflit avec les frères de La Salette ?

Un autre exemple de critère étranger au discernement: Joachim Bouflet remarque, à charge contre l’apparition, que l’une des voyantes, loin d’avoir peur de l’apparition comme c’est (selon lui) toujours le cas, se précipite spontanément vers [p. 190]la Vierge. Ce critère est étranger à l’analyse d’une apparition. De plus, ce critère n’est pas juste comme on le voit chez sainte Catherine Labouré qui, voyant pour la première fois Marie, se précipite vers elle et met familièrement ses deux coudes sur ses genoux pour l’écouter.

Pour ce qui est de l’Église universelle (représentée par la Congrégation pour la Doctrine de la foi), il y a une prudente attitude de recul et de patience. Il y aura donc un jour jugement canonique, à charge et à décharge.

De toute façon, si cela vient bien de la Vierge, il y aura à terme des miracles indubitables, comme à Lourdes, qui feront taire toutes les voix.

D. Klanac : J’ai rencontré Joachim Bouflet à Paris. Voilà ce qu’il dit de notre rencontre dans son dernier livre: « Tout en déplorant que j’aie révélé certains faits qu’elle eût préféré voir passer sous silence, elle [Daria Klanac] a eu l’honnêteté de reconnaître que rien dans Medjugorje ou la fabrication du surnaturel n’était contraire à la vérité. » Pourtant, c’est tout le contraire que je lui ai exprimé lors de notre rencontre, ainsi que dans mon livre Medjugorje, Réponses aux objections.

A. Dumouch : Il y a dans cette réflexion de sa part une attaque extrêmement habile contre vous. En agissant ainsi, il suggère que vous cherchez à cacher quelque vérité gênante. Il a agi exactement de la même manière avec le père Laurentin. Or le père Laurentin est tout sauf un dissimulateur et chacun peut en témoigner.

D. Klanac : Je ne comprends pas comment il arrive à avoir l’approbation des autorités de l’Église.

A. Dumouch : Attention, l’Imprimatur qu’il a obtenu du Diocèse de Paris ne dit rien de la vérité du discernement de Joachim Bouflet. Les Nihil Obstat et l’Imprimatur disent seulement: « Dans ce livre, rien de ce qui est théologique n’est contraire au dogme [p. 191]de la foi. » Mais cela, les fidèles ne le savent pas. Ils croient que les Nihil Obstat et l’Imprimatur sont un soutien de l’Église à sa thèse sur la fausseté de Medjugorje.

D. Klanac : Dans beaucoup d’ouvrages dits critiques, je remarque une absence de rigueur, de professionnalisme, d’honnêteté scientifique. Et pourtant, ces ouvrages sont considérés comme crédibles.

A. Dumouch : C’est aussi ce que je remarque: l’absence fréquente de rigueur. Un exemple flagrant: la confusion entre les critères de la canonisation d’un saint (qui implique une vie de vertu héroïque de la personne visée) et ceux de la reconnaissance d’une apparition (qui peut être donnée à de grands pécheurs).

Ainsi, l’enquête canonique pour l’apparition de Lourdes ou celle de la rue du Bac fonctionne avec d’autres critères que l’enquête canonique sur la canonisation de Bernadette Soubirous ou de Catherine Labouré. Il conviendrait que les analystes s’en souviennent.

D. Klanac : Pourriez-vous expliquer la différence entre les critères de la canonisation d’un saint et ceux de la reconnaissance d’une apparition ?

A. Dumouch : Dans son Traité de la Grâce (Somme théologique, fin de Ia-IIae), saint Thomas d’Aquin distingue, deux sortes de grâces:

1. Les grâces sanctifiantes: certaines sont directement liées à la sainteté personnelle. Il cite parmi ces grâces, la foi, l’espérance, la charité. Une telle grâce intérieure n’est pas forcément accompagnée de signes mystiques extraordinaires comme des stigmates, des parfums, des lumières. La plupart du temps au contraire, on ne constate pas autre chose dans la vie de la personne que la paix, la joie, l’humilité, l’attention aux autres qui émanent d’elle. C’est ce que signifie ce texte (Mt 25, 35): « Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger [p. 192]et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. »

2. Les grâces charismatiques: certaines grâces sont uniquement finalisées par le bien de l’Église et la croissance en sainteté des autres. Ainsi en est-il de ces grâces qu’on qualifie de charismes. Une personne, par exemple, qui passe dans la rue et dont l’ombre guérit les malades n’est pas forcément une personne sainte. Souvent, elle n’est qu’un messager en mission pour annoncer la Bonne Nouvelle, comme saint Pierre lorsque cela lui arriva.[60] Jésus lui-même démontre cette absence de lien nécessaire entre charisme et sainteté personnelle dans ce passage qui surprend beaucoup de gens (Mt 7, 22): « Beaucoup me diront en ce jour-là: “Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait bien des miracles ?” Alors je leur dirai en face: jamais je ne vous ai connus; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité. » On peut donc être un homme qui rayonne de charismes multiples et être, dans sa vie privée, un parfait coquin. Dieu, en effet, se sert parfois de personnes qui n’ont aucune sainteté personnelle pour annoncer son Évangile. Saint Paul lui-même le remarque (Ph 1, 17): « […] Quant aux premiers, c’est par esprit d’intrigue qu’ils annoncent le Christ; leurs intentions ne sont pas pures: ils s’imaginent ainsi aggraver le poids de mes chaînes. Mais qu’importe ? Après tout, d’une manière comme de l’autre, hypocrite ou sincère, le Christ est annoncé, et je m’en réjouis. Je persisterai même à m’en réjouir. »

Reste à savoir si avoir une apparition du Christ ou de la Vierge est d’abord une grâce de type « charismatique » (No 2), ou si c’est une preuve de la sainteté d’une personne (No 1).

[p. 193]Je réponds sans hésiter que, en soi, avoir une apparition n’est pas du tout une preuve de la sainteté d’une personne. Et j’en tiens pour preuve ceci: à l’heure de la mort, le Christ ne doit-il pas apparaître à tout homme, aux saints comme aux pervers ? N’est-ce pas justement son apparition qui séparera les bons des mauvais ?

De même, sur terre, rien n’empêche, par exemple, qu’un jour le Christ et la Vierge cessent d’apparaître à des enfants pleins d’innocence comme Bernadette Soubirous, Catherine Labouré ou Lucie de Fatima, et qu’ils décident d’apparaître à des pécheurs. Voilà pourquoi les procédures ne sont pas les mêmes pour la reconnaissance d’une apparition et pour la canonisation d’un saint.

Dans la reconnaissance d’une apparition de la Vierge, on regarde d’abord le fait objectif. Du coup, on se donne trois critères principaux et une série de critères secondaires:

1. On n’imagine pas la Vierge proférer une hérésie. C’est pour cela qu’on regarde d’abord la conformité au dogme des enseignements de l’apparition. Ce critère ne prouve pas à lui seul une apparition (on pourrait imaginer une personne s’inventant une apparition, mais connaissant bien la théologie). Mais il permet, s’il y a une hérésie claire, de déblayer le terrain.

2. On regarde ensuite les fruits spirituels, sans cependant s’imaginer que ces fruits sont tous positifs sans exception. On se souvient que le Christ lui-même, lorsqu’il est venu dans sa chair, a aussi suscité de la division, de la haine venant de ses ennemis. Mais si la plupart des fruits directs sont, chez les fidèles, un retour à l’Unité de l’Église, à l’obéissance de la foi, à la prière, aux sacrements, c’est bon signe.

3. Enfin, et comme toujours, c’est par des miracles que Dieu confirme la présence de sa Main. Ces miracles n’ont rien à voir avec de simples prodiges.

[p. 194]Ces trois critères sont principaux. Rien n’empêche ensuite des critères secondaires comme la sainteté personnelle, l’équilibre psychologique, etc. Ces critères-là sont secondaires, car rien a priori (je l’ai déjà dit) n’empêche le Christ ou la Vierge d’apparaître à un grand pécheur, à un homme qui choisit la liberté de l’enfer et refuse froidement, face à la Vierge, toute conversion. Rien n’empêche non plus a priori qu’ils apparaissent à un malade mental.

Dans l’enquête pour la béatification d’une personne sainte, les critères sont différents, car on regarde d’abord la vertu intérieure de la personne. Du coup, on se donne trois critères principaux et une série de critères secondaires:

1. On étudie les dires et les écrits de la personne, surtout après sa conversion. Car une conversion sincère à Dieu, produite par l’Esprit Saint, ne peut s’accompagner de l’enseignement d’hérésies obstinées.

2. On regarde l’héroïcité des vertus de la personne à travers les actions qui ponctuent sa vie. En général, la charité brille par un comportement fait de bonté et d’humilité. Mais attention: ce n’est pas toujours visible. Je pense à sainte Germaine de Pibrac qui ne fit rien d’extraordinaire (sauf souffrir), mais dont Dieu révéla la vertu par des miracles après sa mort.

3. Dieu doit impérativement prouver Sa volonté, comme dans la reconnaissance des apparitions, par un ou plusieurs miracles authentifiés. En effet, ce critère est toujours la marque ultime de ce que Dieu veut sur terre puisqu’il cache encore son Essence, seule preuve définitive de ses volontés.

Ces trois critères sont principaux. Rien n’empêche ensuite des critères secondaires comme le regard sur les phénomènes extraordinaires (apparitions, stigmates, lumières, parfums, etc.). Mais tout ce qui est charisme et phénomène mystique extraordinaire est second par rapport à la sainteté intérieure [p. 195]de la personne. Voilà pourquoi Bernadette ne fut pas canonisée à cause de ses apparitions, mais (compte tenu des apparitions) parce qu’elle fit ensuite de sa vie une vraie symphonie d’amour fidèle jusque dans la souffrance.

D. Klanac : Il me semble que l’esprit critique, qui est un don de Dieu, est facilement manipulé et exploité à tort et à travers. C’est un affront à l’intelligence de la foi.

A. Dumouch : L’esprit critique ne consiste pas à partir d’un a priori pour ou contre. J’ai été frappé par l’histoire suivante qui manifeste à la fois ce que peut être la naïveté aveugle et l’excès de sens critique (ces deux extrêmes tout aussi dommageables). J’ai déjà parlé plus haut de cette histoire de discernement concernant de fausses révélations mystiques peu avant le décès de Jean-Paul II. Une multitude d’apparitions (non reconnues) annonçaient sur le Web les choses suivantes:

– Le renversement de Jean-Paul II par une cabale d’évêques.

– La fuite de Jean-Paul II de Rome.

– L’élection canonique, sur le trône apostolique, d’un pape « qui ne serait pas de Dieu. »

Je suis allé sur ces sites où je n’ai cessé de dire: « Ces apparitions sont forcément fausses puisqu’elles annoncent une chose impossible: jamais un pape élu légitimement ne peut être contre Dieu. Jésus l’a promis et sa promesse est infaillible (Lc 22, 32): « J’ai prié pour que ta foi ne défaille pas. »

Bien sûr, personne ne m’écoutait et toutes ces apparitions, se répétant l’une l’autre, étaient prises pour vraies, a priori.

Or voici que Jean-Paul II meurt et Benoît XVI est élu ! Je m’attendais à ce que certains reconnaissent leur ancienne naïveté et deviennent simplement « critiques » selon les trois critères du discernement. Or j’eus la surprise de voir une série [p. 196]de personnes fonder de nouveaux sites Internet où tout ce qui n’était pas canoniquement reconnu, même ce qui était en attente, était rejeté a priori. Ils étaient passés d’un extrême à l’autre… Ce n’est pas une attitude juste.

 

60. Actes 5, 15 : « […] à tel point qu’on allait jusqu’à transporter les malades dans les rues et les déposer là sur des lits et des grabats, afin que tout au moins l’ombre de Pierre, à son passage, couvrît l’un d’eux. » [↩]

 

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